Recherches

Présentation

Dans la bibliothèque de la Fondation Pierre Verger (FPV), ex-bibliothèque personnelle de son fondateur, sont conservées 128 publications de Verger photographe ou auteur d'articles. L'éditeur Paul Hartmann a publié nombre de ses photographies dans des ouvrages consacrés à l'Océanie, à Cuba, au Mexique, aux Andes, au Vietnam et a lancé son premier livre alliant textes et images, Dieux d'Afrique, en 1954. L'Institut Français d'Afrique Noire, qui a financé les recherches de Verger pendant quelques années, a aussi aidé à divulguer sa production, en publiant ses articles et, en 1957, son livre Notes sur le culte des Orisha et Vodouns, à Bahia, la Baie de Tous les Saints au Brésil, et à l'ancienne Côte des Esclaves en Afrique.

Au Brésil, ce sont les éditions Corrupio qui ont donné une plus grande visibilité à son oeuvre en publiant des livres qui sont déjà devenus des classiques. Parmi les recueils de photographies, on compte parmi les meilleurs: Retratos da Bahia - 1946 a 1952, publié en 1980, regroupant de délicieuses images de la vieille ville de Salvador; 50 anos de Fotografia, de 1982, avec des photos prises au cours de ses voyages autour du monde, accompagnées de récits autobiographiques et Centro Histórico de Salvador, de 1989, qui réunit des photographies anciennes du centre de la ville. Publié par la Revue Noire en 1993, Le messager, the go-between. Photographies 1932-1962, regroupe des photographies prises dans divers pays.

La religion des Orixás a reçu une attention toute particulière de Verger, à laquelle il a consacré de nombreux livres. Orixás, os deuses iorubás na África e no Novo Mundo, publié en 1981, est le livre le plus recherché des lecteurs. Il décrit minutieusement les rituels et présente les divinités en Afrique et à Bahia. Dans Lendas dos Orixás et Oxossi, o caçador, également publiés en 1981, Verger a travaillé en collaboration avec le designer enéas Guerra, qui s'est chargé des illustrations. En 1985 paraît Lendas africanas dos Orixás, cette fois avec les illustrations de son ami Carybé.

Parmi les ouvrages plus historiques on compte Notícias da Bahia - 1850, publié en 1981, Fluxo e Refluxo (1987) et Os libertos. Sete caminhos na liberdade de escravos da Bahia no século XIX, de 1992. Bien que moins connus, Notícias da Bahia - 1850 et Os libertos faisaient partie des livres préférés de Verger, rédigés dans un style moins académique. Le premier conte les coutumes de la vieille Bahia et le second montre les choix de vie pris par des esclaves libérés. Dans son dernier ouvrage publié de son vivant, Verger reprend son thème favori, la culture Yoruba, abordant cette fois l'usage liturgique et médicinal des plantes. Ewé. O uso de plantas na sociedade iorubá, oeuvre de valeur et de dimension encyclopédiques fut publié en 1995 par la Companhia das Letras.

Ewé : Verger et les Plantes

Le jardin botanique que Pierre Verger rêvait de réaliser n'a jamais vu le jour, mais il suffit de regarder petit le terrain qui entoure sa maison, actuel siège de la Fondation Pierre Verger, pour s'apercevoir qu' il a réussi à y inclure l'essentiel. Partout où il allait, Verger s'intéressait aux plantes et n'hésitait pas à demander des boutures. Cet intérêt est né "au début des années 1950, lorsque j'ai fait mon initiation de babalaô, car j'avais le droit et le devoir d'apprendre avec les maîtres africains l'usage des plantes médicinales et liturgiques".

En Afrique, Verger recueille des informations sur 3549 plantes utilisées par les Yoruba, dont environ 200 sont connues au Brésil sous leur nom africain. Son intérêt se focalise sur les usages comme revigorant et comme calmant, "qui interviennent peut-être dans le candomblé pour aider les individus à entrer en transe mais aussi à revenir à leur état normal, mais comme les informations recueillies sur les autres utilisations pouvaient intéresser d'autres chercheurs, je les ai aussi notées". Il fait ainsi une découverte primordiale: "Les plantes travaillent en synergie, en combinaison les unes avec les autres".

Comme il ne dispose que de peu d'espace, Verger réunit les plantes, les étudie puis en fait don. En 1969, il envoie 1210 spécimens au Museum d'Histoire Naturelle, à Paris. En 1976, il donne 150 plantes issues de la flore bahianaise à l'Institut de Biologie de l'Université Fédérale de Bahia. Pour réunir et classer ces plantes, il reçoit l'aide d'institutions, comme le Service Botanique d'Ibadan, de chercheurs, comme le biologiste Alexandre Leal Costa, et de prêtresses du candomblé, comme Mãe Senhora et Olga do Alaketu. Ses premiers textes sur le sujet paraissent à la fin des années 1960, portant notamment sur la transmission de l'usage des plantes à travers la liturgie versifiée et sur le système de classification des plantes créé par les Yoruba.

En 1995, le livre Ewé est achevé. Il réunit 2216 recettes à base de feuilles, d'écorces, de graines, de fruits, de fleurs et de racines utilisées comme remèdes aux maux les plus divers: problèmes de peau, impuissance, manque d'argent, cauchemars... Outre l'identification des plantes et des formules, en Yoruba et en français, Verger fournit les paroles qui doivent être prononcées au cours des rituels, un point essentiel de la liturgie Yoruba. Comme l'explique Verger, "dans le candomblé, la chose la plus importante est la question des feuilles et des plantes qu'on utilise pendant l'initiation. La nature est toujours présente dans la cérémonie. Avant qu'elle ne commence, on doit prendre un bain de certaines plantes, pour avoir l'axé, cette force indispensable qu'elles contiennent".

Orixás : Verger et le Candomblé

"Le candomblé est pour moi très intéressant car il s'agit d'une religion d'exaltation de la personnalité, où l'on peut être véritablement soi-même, et pas comme la société veut que l'on soit. Pour les gens qui ont quelque chose à exprimer à travers l'inconscient, la transe permet à celui-ci de se manifester". Dans son contact intime avec le candomblé et le monde des Orixás, Verger, comme admirateur, ami et initié (Babalaô et Oju Obá), acquiert un immense savoir et gagne respect et protection. Pour honorer cette confiance, il passera le reste de sa vie à recueillir des légendes, des liturgies et des séquences rituelles, scrupuleusement documentées dans ses livres et ses photographies, qui deviendront une inestimable source d'informations pour les adeptes et les chercheurs.

"Ce n'est qu'en 1948, deux ans après mon arrivée à Bahia et après un long voyage à Recife, en Haiti et en Guyane Hollandaise, que j'ai commencé à me rendre compte de l'importance du candomblé et du rôle qu'il joue, conférant une dignité particulière à la plupart des habitants de Bahia, descendants d'Africains". C'est également en 1948 qu'il se rend pour la première fois au terreiro Ilê Axé Opô Afonjá, peu de temps avant son départ pour l'Afrique, où il bénéficie d'une bourse d'études pour approfondir ses recherches sur les liens multiples entre le Brésil et le Continent Noir. Mãe Senhora consacre alors sa tête au dieu Xangô, marquant ainsi le début d'une longue amitié avec les membres du candomblé.

En Afrique, il rencontre les descendants des anciens souverains qui donnèrent naissance aux mythes Yoruba, découvre les lieux sacrés, assiste et participe à de nombreux rituels. De retour à Bahia, il poursuit son apprentissage: "L'intérêt est de partager la vie des gens, de faire les mêmes choses et de participer sans avoir l'intention de comprendre. Lorsqu'on participe, les choses deviennent complètement différentes. C'est ce qui s'est produit avec moi. Je vivais au terreiro Opô Afonjá, faisais les mêmes choses que les gens de la communauté, sans savoir pourquoi ni comment. Je vivais avec eux, partageant leurs préoccupations et leurs croyances".

Outre l'Opô Afonjá, Verger fréquente de nombreux autres terreiros, comme celui de la Casa Branca, ceux de Joãozinho da Goméia, Joana de Ogum et Catita où il a beaucoup d'amis, puis, quelques années plus tard, l'Opô Aganju, fondé, avec son concours, par son ami "père de saint" Balbino Daniel de Paula. Jusqu'à la fin de sa vie, Verger déclarera être un sceptique dépourvu de "sentiments religieux très forts", un "Français rationaliste à qui on ne la fait pas", mais, pour beaucoup, la profondeur de son savoir, associée à une vie dépouillée et un tempérament mystérieux, feront de lui une référence et un exemple.

Flux et Reflux : Diaspora Africaine

Au cours de ses innombrables allers et venues entre l'Afrique et Bahia, Pierre Verger ne cesse de s'émerveiller des similitudes entre les peuples qu'il côtoie, de part et d'autre de l'Atlantique: apparence physique, façon de parler, démarche, coutumes, à travers lesquelles il voit la preuve tangible d'histoires entrelacées. Ce thème le passionne tellement qu'il en arrive à jouer un rôle essentiel dans le rétablissement des liens entre l'Afrique Occidentale et Bahia. Ici et là, il organise des musées, reçoit et guide de nombreuses personnes, transmet des messages, effectue des recherches comparées. Et pour comprendre en profondeur les raisons historiques de ces ressemblances, il se consacre pendant plusieurs dizaines d'années à l'étude du trafic d'esclaves, qui arracha des millions d'Africains à leur terre natale, les transporta vers les Amériques et, après l'abolition, causa le retour vers l'Afrique de nombre de leurs descendants. C'est ainsi qu'il élabore une de ses principales oeuvres: Flux et Reflux du Trafic des Esclaves entre le Golfe du Bénin et la Baie de Tous les Saints.

La recherche commence en 1949, à Ouidah, lorsque Verger accède à un important témoignage sur le trafic clandestin d'esclaves vers Bahia: les cartes commerciales de José Francisco dos Santos, écrites au XIXe siècle. Il découvre progressivement que, dans les dernières années du trafic, les esclaves étaient presque exclusivement des Yoruba, que le tabac servait de monnaie d'échange et que l'intensité de ce commerce était abominable: "Les agents du trafic destiné à Bahia eurent d'étroites relations avec cette partie de l'Afrique. Certaines années, on enregistrait une centaine de navires allant et venant entre le port de Ouidah et la Baie de Tous les Saints".

Il fallut environ vingt ans de recherches avant que le texte ne soit prêt. En 1966, Flux et Reflux du Trafic des Esclaves entre le Golfe du Bénin et la Baie de Tous les Saints est présenté à la Sorbonne, qui décerne à Verger, autodidacte expulsé de deux écoles pour indiscipline et qui mit un terme à sa scolarité à l'âge de 17 ans, le titre de Docteur en Etudes Africaines. La thèse est publiée deux ans plus tard, en 1968. En 1976, la version anglaise paraît. Ce n'est qu'en 1987 que l'ouvrage est traduit en portugais et publié au Brésil par les éditions Corrupio.

Flux et Reflux est devenu un ouvrage de référence. Au long de ses 718 pages, il propose une étude minutieuse qui met au jour des aspects d'ordre économique, social et politique qui jusque-là n'avaient jamais été abordés. Verger ne ménage pas ses efforts: il décrit les relations commerciales, traite notamment des rébellions d'esclaves, des formes d'émancipation, des conditions de vie, de la législation, du retour vers l'Afrique et de la vie des descendants de Brésiliens. Transcrivant littéralement nombre de documents consultés dans des archives à Londres, Lisbonne, La Haye, Rio de Janeiro et Lagos, il fournit ainsi le plus historiographique de ses livres.

"Beaucoup de Noirs, en revenant libres en Afrique avec des coutumes brésiliennes, y firent une sorte de Brésil, tout comme s'était formée à Bahia une sorte d'Afrique", dit Verger, qui considérait essentiel le rétablissement des liens entre ces peuples frères. Avec Flux et Reflux, divers articles et d'autres initiatives, il a activement contribué à ce rapprochement. Et, de fait, l'oeuvre de Verger a promu et continue de promouvoir de nombreuses avancées dans ce domaine, car elle demeure l'une des sources d'information les plus importantes pour les Bahianais et les Africains qui désirent mieux connaître leur propre histoire.

 

Dernière mise à jour : ( 13-08-2008 )